ALAIN BORER

Poète, critique d’art, essayiste, romancier, dramaturge, écrivain-voyageur, rimbaldien

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Koba

Au début de notre ère, un terrible ouragan dévaste ces hautes vallées du Caucase que l’on appelait le «Ventre du monde». Pour se venger du Vent, un bûcheron géorgien, Koba, chef des Abreks, décrète l’extermination des dieux, de tous les dieux, où qu’ils se trouvent.

Alors commence cette chasse insensée : les «Insoumis», ainsi s’appellent-ils eux-mêmes, déferlent sur les hauts plateaux d’Arménie, installant partout, jusque dans les chemins de neige, des pièges à dieux. Koba s’écrie : « Que les dieux nous blâment à leur guise ! Laissons-les pousser des cris de rage ; même s’ils se lèvent contre nous, nous serons vainqueurs !»

Pour se rendre plus effrayants, les Abreks s’enduisent de glu et se roulent dans les chardons. Massacres, viols et pillages s’enchaînent : Ninive est en flammes, Babylone mise à sac. Dans les déserts de Syrie, des juifs leur parlent d’un certain Elohim, un dieu qui passe dans la brise et qui chuchote. Qu’à cela ne tienne : Jérusalem investie, les chercheurs de dieux dévorent et mâchent les rouleaux de la Torah. Le Sinaï franchi, Koba et ses hordes ensanglantées dévastent les rives du Nil, «le Nil couleur de carnage et d’incendie»… puis rageusement s’embarquent pour la Grèce, à destination du mont Olympe, le repaire des dieux inaccessible aux hommes.

On le sait, c’est surtout à mi-chemin des mythes et de l’Histoire que les dieux ont tendance à pulluler : c’est donc là que Koba inscrit sa guerre personnelle — une guerre totale par laquelle le Guide, à la recherche du Grand Coupable, pourchassant dieux et hommes jusqu’au dernier, devient dieu lui-même. En ce sens, Koba est au-delà de Prométhée, il est lui-même l’injure définitive, l’injure bariolée, hoquetante et inépuisable qu’on fait aux dieux.

Prix Joseph Kessel 2003

Koba, de Alain BORER
aux éditions Fictions & Cie

Des pages d’Édouard Glissant sur Koba >

Extrait de La cohée du Lamentin,
Édouard Glissant, Gallimard, 2005

Chapitre 1
Le vent se levait sur la montagne des Langues. Koba debout sur le toit plat de sa cabane interrogeait ces derniers nuages libres qui planaient contre les parois du canyon, puis les falaises infranchissables dressées presque verticalement à près de deux mille mètres au-dessus du village, quand le ciel un instant entrevu se referma : les sommets disparurent et l’orage s’effondra sur la muraille de schistes noirs, tandis que Koba, ne distinguant plus autour de lui que la sombre étoupe du nuage, sentit sous ses bottes les rondins du toit dériver tel un radeau, et que, tout en bas, la stridence continue du vent couvrait le grondement fou et glacé du Terek encore jeune, éclaboussant d’écume, qui n’avait jamais cessé de résonner entre ces massifs du Caucase.

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Chapitre 5
C’était une battue dans la steppe d’Amourrou, énorme et lugubre espace de sel et de cendres chaudes qui borde la Mésopotamie au Coucher de Soleil, puis à travers l’intarissable désert de Syrie où les Abreks avançaient sans rien prendre dans leurs filets que des casques emplis de crânes poudreux et les ossements blanchissants des anciens voyageurs, squelettes penchés dans le sens du vent, amoncelés où l’on avait combattu, épars où l’on avait fui…

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